La lettre armée : Rammellzee au CAPC de Bordeaux

Pour ce mois de mars, Puzzle s’est rendu au CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux, installé dans les majestueux entrepôts Lainé, pour une exposition qui entre en résonance directe avec plusieurs des artistes et courants que nous défendons. Alphabeta Sigma (Face B) consacre une exploration en profondeur de l’oeuvre de Rammellzee (1960-2010), figure à la fois légendaire et énigmatique de la contre-culture new-yorkaise des années 1980, dont l’influence s’étend bien au-delà de la seule catégorie du graffiti.

Conçue conjointement par le CAPC et le Palais de Tokyo, qui en avait présenté la Face A en 2025, cette exposition bicéphale aborde le travail de Rammellzee à travers les substances qui le composent : la peinture en spray, la résine, la lumière noire, la lettre armée, la performance et la sculpture. Visible jusqu’au 26 avril 2026, la Face B bordelaise se déploie sur deux niveaux des entrepôts et se divise en deux temps. Une première partie restitue le contexte de la production artistique et culturelle du New York des années 1980. Une seconde met en dialogue les oeuvres de Rammellzee avec une sélection de vidéos d’archives. Le commissariat est assuré par Cédric Fauq et Hugo Vitrani.

Autodidacte, Rammellzee élabore dès l’âge de dix-neuf ans le Gothic Futurism, un système théorique et plastique qui établit une filiation directe entre les moines copistes médiévaux et les graffeurs. Pour lui, enluminure et graffiti partagent une mission commune : armer la lettre pour mener une guerre contre le langage normé. Il nomme ce processus l’armamentation. Chaque lettre devient un vaisseau spatial équipé d’appendices et d’accessoires, une arme dans une guerre cosmique contre la hiérarchie du signe. Nourri par la vitesse du métro new-yorkais, l’aéronautique, la mécanique quantique, le futurisme italien et la culture mecha japonaise, Rammellzee construit un univers total qui ne ressemble à rien d’autre dans l’histoire de l’art.

Ce qui rend la Face B particulièrement précieuse, c’est la constellation qu’elle construit autour de Rammellzee. Les oeuvres de Jean-Michel Basquiat, Keith Haring, Andy Warhol, Futura 2000, Phase 2 ou encore Kenny Scharf viennent contextualiser sa démarche dans la scène foisonnante du New York des années 1980, ce moment unique où le graffiti traverse les frontières entre la rue et la galerie, entre la contre-culture et le marché de l’art, sans jamais perdre son énergie subversive. Cette cartographie des affinités et des influences offre une lecture vivante et collective d’une époque qui a redéfini les codes de la création contemporaine.

L’exposition rappelle que le Street Art n’est pas une pratique superficielle ou purement décorative, mais un mouvement porté par des artistes ayant développé des langages plastiques cohérents, des théories, des oeuvres d’une complexité réelle. Rammellzee en est l’exemple le plus radical et le plus insaisissable : peintre, sculpteur, performeur et théoricien, il a fait de sa propre vie une oeuvre totale en refusant jusqu’au bout toute assignation à une catégorie unique.

Pour Puzzle, cette exposition constitue un point de repère essentiel dans notre lecture du Street Art et de ses origines new-yorkaises. Référencée dans notre rubrique Art Urbain et Contemporain, Alphabeta Sigma (Face B) s’inscrit pleinement dans notre volonté de relier les pratiques de nos artistes, Mark Alequin, Gully et Denis Ouch, à la vitalité d’une scène qui, depuis les wagons du métro new-yorkais jusqu’aux murs des musées, n’a cessé de réinventer le rapport entre la lettre, l’image et l’espace.